## Résumé exécutif

L’histoire de l’ingénierie documentaire a longtemps oscillé entre deux impératifs : l’interopérabilité sémantique (incarnée par le XML et le SGML) et le confinement propriétaire garantissant la fidélité de rendu (les formats binaires, les conteneurs compressés et les architectures DOM fermées). L’émergence des modèles de fondation (Large Language Models) et des architectures agentiques rebat les cartes de manière radicale. En pénalisant les représentations verbeuses ou opaques dès qu'il faut les soumettre à un modèle, l'économie du token favorise de nouveaux paradigmes : le Markdown linéaire, le JSON contraint, les formats de composition programmatique (Typst) et les structures réactives (CRDT, notebooks en scripts purs).

Cette mutation fragilise les forteresses graphiques du siècle passé (InDesign), tend à reléguer le PDF au rôle d'artefact de sortie, et révèle le décalage entre les protocoles légaux hérités — des formats de facturation électronique (Factur-X, UBL/CII) aux usines à gaz du reporting financier (XBRL, iXBRL) — et la réalité économique des chaînes de traitement agentiques. Enfin, l'annonce par Apple du format .keyx, ouvert et fondé sur JSON, et de la prise en charge de MCP (Model Context Protocol) dans sa suite bureautique en offre un signal fort : celui d'un document pensé pour être lu et modifié par des agents, et non plus seulement restitué par une application.

Le format de fichier ne disparaît pas pour autant : il perd son monopole. Il cesse d'être l'unique représentation de l'information pour devenir une interface de sérialisation parmi d'autres. Reste une limite, que cet essai voudrait tenir jusqu'au bout : une représentation optimale pour un agent n'est pas nécessairement suffisante pour faire preuve.

## 1. La parabole des 23 ans : de Steve Jobs à l'agent autonome

En janvier 2003, lors de l’introduction de Keynote 1.0, Steve Jobs avançait un argument d’architecture alors avant-gardiste : un format de fichier ouvert, entièrement fondé sur XML (l’APXL, Apple Presentation XML), au sein d’un paquet inspectable. Il évoquait déjà des applications tierces capables de produire automatiquement des présentations à partir de données externes : l’ambition ne visait pas seulement l’interopérabilité, mais l’automatisation documentaire.

Ce projet d’ouverture fonctionnelle s’est pourtant heurté, au fil des deux décennies suivantes, aux impératifs d'optimisation locale des suites bureautiques :

* Sérialisation binaire opaque (fichiers .iwa basés sur Protobuf compressé avec Snappy dans iWork),
* Paquets fermés ou conteneurs monolithiques,
* Écosystèmes de formats orientés quasi exclusivement vers le moteur de rendu de l’application hôte.

Le 27 octobre 2026, Apple annonce le Keynote Interchange Format (.keyx), « un format de fichier ouvert, fondé sur JSON », conçu pour être lisible par les outils externes, les chaînes de développement et les agents d’IA, ainsi que la prise en charge de MCP (Model Context Protocol) dans Keynote, Pages et Numbers. La boucle semble se refermer, 23 ans plus tard. Le cas d'usage décrit par Jobs en 2003 est réactivé, mais le destinataire de la chaîne de production a changé de nature : ce n'est plus seulement un parseur déterministe programmé à la main, c'est aussi un agent d'inférence probabiliste.